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 Parc de BAILLET 

             Sur les pas des métallos  Serge MARTIN

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Le parc de Baillet est un lieu de mémoire des Métallos (Ouvriers de la métallurgie de la région parisienne, syndiqués à la CGT).

En 1936, la métallurgie de la région parisienne n’était pas celle de la sidérurgie, mais plutôt une métallurgie de transformation et de spécialisation  :

 . Construction automobile (Renault , Citroën, Simca ...) ;

 . Aéronautique (Bréguet, Bloch le futur Dassault, Morane...) ;

 . Mécanique, alliages légers et outillages… et un des fabricants mondiaux d’instruments de musique : Couesnon, dont nous  reparlerons.

 

Après les grandes grèves de 1936, la victoire du Front populaire et les acquis sociaux (40h, congés payés…), la CGT et la CGTU    (U pour Unitaire) se réunifient. Les adhésions syndicales explosent, notamment chez les métallos (200 000 syndiqués). Forte de ces ressources nouvelles (des adhésions), les métallos se considèrent alors comme les pionniers des revendications syndicales. 

Les métallos achètent dans un élan d'enthousiasme le parc de Baillet et son château. Ils avaient déjà acheté leur siège :

le 94 (L'entreprise Couesnon) qui se situait au 94 de la rue qui deviendra la rue Jean-Pierre Thimbault : métallo fusillé à Châteaubriant. 

Le temps libre rendu possible par les acquis sociaux suscite de nouveaux besoins. Les métallos découvrent ainsi les plaisirs balnéaires et se retrouvent, à Mers-les-Bains, aux côtés des bourgeois qui fréquentaient déjà la station.

À cette époque, le trajet Montsoult–Mers (Le Tréport), via Persan et Beauvais, durait un peu plus de trois heures, sensiblement comme aujourd'hui.
Pour faciliter ces déplacements, les billets populaires de train sont instaurés à la fin du mois de juillet 1936, car le voyage en train coûtait alors très cher.

De la même manière, les métallos viennent passer la journée à Baillet ou le week-end au camping. Aux beaux jours, certaines femmes (la majorité ne travaillant pas), accompagnées de leurs enfants, s’y installent pour la semaine et sont rejointes le week-end par leurs maris.
Les syndicats veillent à ce que ce temps libre ne soit pas « récupéré » par un patronat encore paternaliste. Ce temps libre représente plus de  400 heures par an.
En 1981, la création du Secrétariat d’État au Temps libre a été tournée en dérision et surnommée « Secrétariat d’État au temps vide ».

Notre petit village, qui comptait alors moins de 400 habitants, voit arriver des groupes discontinus et bruyants, au rythme des trains venant de Paris.
Le maire de Baillet, Henri Boiscommun  (maire de 1919 à 1960), règlemente même la tenue vestimentaire dans le village par un arrêté municipal du 23 juin 1938. Y avait-il de l’animosité entre les habitants de Baillet et les visiteurs du parc ? Certainement, oui !  J’ai recueilli quelques témoignages qui en attestent.

Mais, à l’échelle internationale, les tensions sont d'un tout ordre : la guerre d’Espagne, le fascisme italien, l’URSS de Staline et l’Allemagne d'Hitler.


C’est dans ce climat international tendu que s’ouvre l’Exposition universelle

de 1937, officiellement intitulée Exposition internationale des Arts et

Techniques appliqués à la Vie moderne.

L’évènement reflète alors les tensions grandissantes de l’époque, en particulier

à travers la mise en scène antagoniste des pavillons allemand et soviétique

qui se font face.

La remilitarisation et l'antisémitisme du Reich, tout comme les purges

staliniennes, confèrent une atmosphère pour le moins inquiétante. Mais pour

l'instant tout n'est que propagande !

Certains visiteurs décriront cette exposition comme une « parenthèse

heureuse ». Cette parenthèse ne durera guère : elle se refermera brutalement

avec la signature du pacte germano-soviétique en août 1939.


                                                                                                                                                                                                                  

                                                                                                                                       

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 

                                                                                             


                                                                                                                                          .

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour nombre de communistes, « Staline avait sauvé la paix » ; pour Churchill et bien d’autres, la guerre devenait inévitable.
Ce pacte unit deux dirigeants que tout oppose — Staline et Hitler — mais que l’on peut rapprocher par leur cynisme et leur vision à court terme.

Le président du Conseil Édouard Daladier, farouchement anticommuniste, réagit rapidement :

  • en août 1939, il interdit L’Humanité ;

  • en septembre 1939, il fait dissoudre le PCF ;

  • Il dissout la CGT (donc les métallos) ;

  • le parc de Baillet est placé sous tutelle, puis confisqué ;

  • environ 300 personnes sont détenues à Baillet comme « individus dangereux pour la défense nationale et la sécurité publique ». Le colonel Fabien y fut aussi détenu.

Il faut noter que, depuis la loi du 14 décembre 1939, les préfets disposent d’un pouvoir exorbitant leur permettant d’ordonner directement ces internements. Les personnes visées sont essentiellement des communistes et/ou syndicalistes.
Les détenus de Baillet seront transférés à l’île d’Yeu en avril 1940  (où Pétain sera lui-même interné après guerre).

Ce sera aussi des enfants orphelins de la guerre d’Espagne qui seront accueillis à Baillet.

Le 3 septembre 1939, deux jours après l’invasion de la Pologne, la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l’Allemagne nazie, conformément à leur traité défensif.

L'armistice est signé le 22 juin 1940 et, quelques semaines plus tard, le 10 juillet 1940, l’Assemblée nationale vote les pleins pouvoirs au maréchal Pétain.

De l’automne 1940 jusqu’à 1944, fonctionne le Centre de Jeunesse à Baillet. L’effectif de ces jeunes était d'une trentaine.

Le centre forme ces jeunes aux métiers de la construction et aux métiers agricoles. Doit-on y voir l’intérêt de Pétain pour la terre ?

Les jeunes des métiers des bâtiments auraient construit 3 bâtiments de 75 m2 où logeront les russes (voir ci après).

Le 12 septembre 1944 les métallos « récupèrent » leur parc et vont le destiner aux réfugiés russes.

Le mur de l’Atlantique, érigé par l’Allemagne nazie entre 1942 et 1944, constituait une immense ligne de fortifications côtières allant de la Suède au Portugal afin d'empêcher un débarquement allié. Ce chantier colossal mobilisa jusqu’à 500 000 personnes. 

Dès l’opération Barbarossa (juin 1941), l’invasion éclair de l’URSS avait entrainé la capture et la déportation de millions de soldats et de civils soviétiques en Allemagne. Certains furent contraints de travailler sur le mur de l’Atlantique. Dans la population locale, on les désignait tous comme des « Russes », bien qu’ils proviennent d’une mosaïque de nationalités : Ukrainiens, Biélorusses, Baltes, Polonais, Yougoslaves, Arméniens, Géorgiens et bien d’autres. La dénomination qu’il convient serait « soviétiques » et non « russes ».

Cette très rapide progression de l'Allemagne tient entre autres à la purge faite par Staline dans les armées, à l’impréparation de l’URSS et au mauvais stratège qu'était Staline .

À côté de ces travailleurs de l’Est, on trouvait également des volontaires, des requis du STO, des prisonniers de guerre non russes, des Nord-Africains, des soldats allemands… Certains « Russes » parvinrent à s’évader et rejoignirent les Forces françaises de l’intérieur (FFI), ce qui provoqua parfois des tensions, comme à Baillet, car ils conservaient leurs armes. D’autres, au contraire, furent enrôlés dans la Wehrmacht, comme soldats ou comme auxiliaires (chauffeur, infirmier, employé à la poste…)  On en retrouva en uniforme allemand dans la région dès octobre1944 ... voire à Baillet ?

À partir de la fin de 1943, les travaux de fortification furent placés sous la supervision du maréchal Rommel, installé à La Roche-Guyon (Val-d’Oise) en février 1944.

 

Après le débarquement de juin 1944, ces Russes furent livrés à eux-mêmes, contraints d’errer à la recherche de nourriture et d’abri.

L’Allemagne et son armée avaient sombré, les premières voies d’eau remontent à la défaite de Moscou, mais surtout à celle de Stalingrad en février 1943.

« Je vous dis qu'il n'est pas exagéré de l'appeler l’enfer de Stalingrad : la terrible abomination de la désolation. »

                                                                                                                  Gefreiter Michael Bayer, soldat allemand en février 1943

 

Dès juillet 1944, des officiers soviétiques – peut-être liés au NKVD – insolents et bardés de très ostensibles décorations furent repérés sur les plages du débarquement. Leur mission officielle consistait à rapatrier leurs compatriotes dans la "mêre patrie", mais leurs véritables intentions restent obscures.

Il faut rappeler que les prisonniers soviétiques de la guerre russo-finlandaise (1939-1940) avaient été considérés comme des traîtres par Staline et envoyés au Goulag. Cette réalité était-elle connue des « Russes » en 1944 ? Beaucoup d’entre eux ne souhaitaient pas rentrer en URSS, alors que Moscou l’exigeait avec insistance.

Les autorités soviétiques ne faisaient d’ailleurs pas de distinction entre de simples prisonniers et des « traîtres présumés » (selon Staline). La propagande les assimilait parfois aux "Vlassov," général russe passé à l’ennemi.

Ces rapatriements s’inscrivaient dans un cadre d’« échanges » : les Soviétiques réclamaient leurs prisonniers en contrepartie des « malgré-nous », Alsaciens et Mosellans enrôlés de force dans la Wehrmacht et envoyés sur le front de l’Est en 1942 (au pire endroit et au pire moment).

En septembre 1944, les métallos reprirent possession du parc dont ils avaient été expropriés et y installèrent des réfugiés soviétiques. La France comptait alors 76 camps regroupant environ 120 000 hommes, femmes et enfants, certains administrés par les Américains ou les Britanniques. Le camp de Baillet, avec ses 451 réfugiés, restait modeste et dépendait du grand camp de Beauregard, près de Versailles ; un autre se trouvait à Pontoise.

Ouvert très précocement par le syndicat en octobre 1944, le camp de Baillet a accueilli, nombre de  civils – femmes et enfants compris – aux côtés de militaires.

 Les Soviétiques assuraient le contrôle du camp après les résistants. Ils organisaient des travaux agricoles rémunérés, distribuaient des rations, des vêtements et du bois de chauffage. Mais des tensions éclatèrent : cambriolages  (dont un dans la maison de M.Fourcade à Montsoult), vols et dégradations dans les communes voisines. L’épisode le plus marquant eut lieu dans la propriété du baron Empain à Bouffémont, où une quinzaine de réfugiés armés se livrèrent à une « partie de chasse », abattant plusieurs animaux exotiques. Ces « chasseurs » faisaient-ils partie de l’encadrement du camp ? Leurs armes étaient-elles celle des FFI ?

Le 23 mai 1945, le camp de Baillet fut évacué par avion vers Leipzig – fait exceptionnel, car la majorité des camps fut évacuée en wagons à marchandises pendant l'été. Pourquoi une telle précipitation ? La question reste sans réponse. Une certitude toutefois : le droit d’asile fut refusé à ceux qui refusaient de rentrer en URSS. Certains d'entre eux furent probablement exécutés ou envoyés au Goulag. Staline considérant « qu’un prisonnier est un traître ».

Quant aux « malgré-nous », monnaie d’échange dans ces accords, ils ne furent rapatriés d’URSS qu’entre 1945 et 1951, alors que la France avait livré ses réfugiés russes en1945. La réciprocité avec Staline n’existait pas et le Gouvernement provisoire de la République française, n'y porta pas suffisamment d'intérêt. 

Y a-t-il un rapport entre le camp de Baillet et l’installation d’une « délégation commerciale » d’URSS au château des Peupliers (ancien siège de la Kommandantur à Montsoult) ? Pourquoi la France s’empressa-t-elle de rendre ces « Russes » ? Y avait-il des membres du NKVD à Baillet ?

Il y avait-il des russes en uniforme de la Weirmarch à Baillet ?  Quel fut leur sort une fois revenus en URSS ? Enrolés de force dans l’armée rouge, goulag ou retour dans les familles ?

Pourquoi Staline montrait-il autant d’empressement à « récupérer » ses prisonniers ? Staline était imprévisible et sanguinaire. De plus, il ne fallait pas réintégrer des ressortissants qui avaient côtoyé des régions plus évoluées que la misérable URSS, et ce malgré la guerre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dès l’été 1945, les campeurs reviennent à Baillet et la fête reprend : camping, jeux, sport, baignade, spectacles…

Au cours des années 1960, le nombre de métallurgistes diminue progressivement, tout comme celui des syndiqués. Le parc est revendu en 1972 au CNPO.

En 2004, la mairie rachète le parc et fait intervenir l’INRAP, qui découvre les statues dans la glacière.

Comme un clin d’œil de l’histoire, la statue de la Vierge à l’Enfant, de style art déco, qui surplombait le pavillon pontifical lors de l’Exposition universelle de 1937, se retrouve à Baillet après avoir « fait un détour » par l’église Saint-Honoré d’Amiens.

Deux éléments de cette exposition réunis dans notre petit village ! 

L'histoire de la découverte des statues soviétiques reste à écrire !

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L’un des deux propylées — que je préfère appeler « massifs» — sera reconstruit dans le parc de Baillet, face au château.

Le second sera lui aussi transféré à Baillet, mais

sa présence demeure énigmatique. Je possède cependant un témoignage attestant son existence.

Ces propylées seront détruits à coups de masse. Cette destruction brutale traduit très probablement

la volonté de leurs auteurs de s’en prendre au Front populaire et/ou au Bolchevisme.

L’un des responsables serait d’ailleurs le dirigeant du centre de jeunesse, dont nous reparlerons plus tard.

Ces destructions, réalisées au printemps 1941, coïncident avec l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, désignée  "opération Barbarossa".

La saga de ces propylées reste encore à écrire !

                                                                                                                                                                                                                                                                         .    

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